Rechercher dans ce blog

vendredi 31 juillet 2015

maison (3) vide : on entretenait l'illusion

les paupières mi-closes, une illusion de vie

dimanche 26 juillet 2015

château et dépendances (16)

 le grand nettoyage/toilettage a commencé
les hortensias s'en sont allés
des moignons pour souvenir


jeudi 23 juillet 2015

naissance (3) : histoire de ondoko, histoire de placenta

le veau qui est né cette nuit ?
tu vas le trouver au Xirot
ah ? elle avait le ondoko tilingo (le placenta en suspens) et elle le mangeait?
y en a qui font
c'est pas grave, mais nous, on aime pas trop leur laisser
 
vache tendance, il faut croire

mardi 21 juillet 2015

vendredi 17 juillet 2015

"je compris (...) pourquoi cette femme existait enfin, (...) pourquoi sa mort au milieu des siens (...) était une mort dans la lumière"



Les Ronces Antoine Piazza

13

Personne, ici, n'avait abandonné le dernier souffle de ses parents sur le drap marqué au chiffre d'un  hôpital. Il fallait que les vieillards vinssent faire leur agonie dans la maison familiale et, quand les Roudière enlevèrent leur aïeule à l'hospice où elle demeurait depuis longtemps, les infirmières, à qui on avait joué pendant des mois la comédie des lamentations et des étreintes et qui avaient appris à parler à des malades mais pas à des bandits de grand chemin, se dressèrent, stupéfaites, avant de les laisser partir sans un mot. La mourante fut conduite dans une chambre du dernier étage, malgré les courants d'air et un escalier sombre et étroit. On la coucha dans un lit réservé eux seuls mourants depuis deux siècles, autour duquel commença une longue veille qui ne fut ni le temps de la dévotion ni celui du recueillement, mais le temps des bassines tenues bien droites et des humeurs soustraites, de ces petits riens pris aux mourants quand le corps contenait tout au plus des ossements déjà secs et leur tête trois ou quatre images d'une enfance au-delà des guerres. D'épuisants soubresauts arrachaient à la vieille femme quelques mots que les proches n'écoutaient pas. Tais-toi, maman, tu te fatigues, disait l'aînée de ses filles, alors que de fins trésors miraculeusement renfloués s'évanouissaient dans un soupir. La vieille femme ne bougeait plus, non qu'elle n'eut soin d'obéir à sa fille, mais parce que ces murmures avaient réclamé l'emploi de ses dernières forces. Les enchantements secrets de sa vie étaient-ils encore attachés à sa mémoire, à sa conscience ou dérivaient-ils comme les éclisses d'un navire rompu ? Au seuil de la mort, les vieillards subissaient le feu des souvenirs, les hommes revoyaient un instant la terre ouverte par les obus et les femmes la lumière des soleils antérieurs à leur servitude. Mme Roudière, l'ancêtre arrachée à son cathéter, à son flacon d'eau glucosée, blottie dans l'empreinte des siens, sur le vieux matelas de laine, avait elle aussi de rares moments de lucidité pendant lesquels elle faisait le décompte de ses tracas, de ses malheurs. Ses sœurs, ses nièces, ses petites-filles, ses filles ne la quittaient pas. Il y avait toujours cinq ou six personnes dans la chambre. Le reste de la famille était attroupé sur le trottoir ou devant l'épicerie. Bien sûr, la vie continuait dans les maisons voisines et au-delà, mais le village tout entier attendait le trépas. Les arrière-petites-filles de Mme Roudière venaient à l'école. Elles ne disaient rien mais leur maman parlait. Aux autres parents, à moi... C'était la fin. La vieille femme allait mourir chez elle au moment où mon père avait quitté sa maison pour une chambre d'hôpital. Il était devenu un malade anonyme que brûlait le feu des chimies. Il restait de longues journées tout seul car les soins étaient nombreux et demandaient du repos. Aussi, les visites étaient-elles courtes et espacées pour que la tyrannie des médecins put s'exercer sur lui sans entraves. Il existait encore, mais si peu...
Mme Roudière succomba à l'accumulation des lessiveuses charriées à bout de bras sur le feu des fourneaux, à l'interminable portage des draps incomplètement rincés, aux grossesses incessantes, interrompues par les fausses couches, détruites par les enfants mort-nés. Elle succomba aux courants d'air de janvier qu'elle avait affrontés sur le trottoir conduisant à l'épicerie et dont elle s'était protégée en chiffonnant le tergal de sa blouse sur sa poitrine, avec ses poings fermés, inutiles. Elle succomba surtout à l'orgueil des hommes ou, plutôt, d'un homme, le sien, parti avant, comme il se devait, et pour le repos éternel duquel elle avait charrié son lot de bassines, grimpé cent fois l'escalier du troisième étage et les marches bancales, au bois vermoulu. Enfin, elle succomba un peu plus vite que les autres, parce que les étés étouffants et moites étaient plus terribles aux vieillards que les rudes hivers, et, avant de succomber, elle reçut à son tour les mains de ses filles sur son front brûlant, elle froissa les draps qu'elle avait autrefois reprisés, elle rouspéta aussi, avec ce qui restait de souffle, et pour la première fois de sa vie. Elle rouspéta pour dire qu'il manquait à son chevet la petite dernière. La petite dernière n'était pas une des deux arrière-petites-filles que l'on allait chercher à l'école pour les conduire auprès d'elle, la petite der nière était la plus jolie des jumelles que la fille aînée avait eues quinze ans après sa deuxième fille. C'était la petite dernière parce qu'elle était la plus attentionnée avec sa grand-mère quand celle-ci avait encore quelques dents pour les gâteaux du dimanche, quand ses yeux pouvaient déchiffrer la légende inepte des photos de la page locale du journal. Mais à l'instant où l'agonie de la grand-mère allait s'achever, la petite dernière, que l'on cherchait partout, avait son premier été dans l'herbe collée, le premier été avec la joue d'un garçon glissée sur sa tempe et son prénom murmuré dans le creux de l'oreille par des lèvres humides et fraîches. Elle ne pensait pas à grimper jusqu'au grenier de la maison pour dresser au-dessus du lit écroulé le galbe impeccable et dur de sa poitrine tendue sous un tee-shirt. Aussi, fallut-il que les femmes déployées autour du lit hurlassent aux oreilles de la vieille femme impatientée que la dernière d'entre elles se trouvait sous bonne escorte, en d'autres termes dans la voiture des hommes, de son père ou de ses cousins, et qu'elle rentrait de Bédarieux avec des fleurs ou de l'eau de Cologne, en pensant à elle. Mme Roudière ne répondait rien car on l'avait remplie de tisanes qui n'avaient pas atteint son estomac vide et demeuraient dans sa bouche mal refermée. La fille arriva enfin. Quelqu'un la poussa dans les escaliers et l'abandonna dans l'entonnoir sombre qui conduisait au dernier étage. Cernée par la nuit, par des ombres qui armèrent sa main d'un flacon de parfum, la jeune fille était brûlante et sans voix. La laine rêche du chandail que l'on avait posé sur ses épaules grattait sa peau en sueur comme une ronce. Elle se hissa sur les marches fourbues de l'escalier et atteignit la chambre. Personne ne la suivit... La petite dernière s’approcha avec hésitation car elle craignait que sa grand-mère mourût devant elle. La mâchoire tordue la fit reculer. La grand-mère avait rassemblé ses dernières forces pour contenir dans sa bouche les torrents de tisane que refusait son ventre déjà mort. Elle ne reconnaissait pas la petite-fille qui se penchait, prête à déposer sur elle le velours de sa joue. Il restait à la vieille femme un peu de vie qui déclencha un prodigieux hoquet et poussa un long jet dru et nauséabond que la jeune fille esquiva comme une lame et dont elle arrêta les traits ultimes avec un pan de drap. La vieille femme se laissa frotter comme un enfant. La jeune fille avait oublié son rectangle d'herbe et le bruit de la rivière. Elle poussait le morceau de drap sur le visage de sa grand-mère, avec les gestes doux et efficaces qui faisaient les morts dignes, et emporta sans le savoir le dernier soupir, comme un papillon tombé à terre.
Les deux arrière-petites-filles furent absentes de l'école pendant deux jours. On avait attendu que l'aïeule eût disparu pour donner aux deux enfants une liberté qu'elles n'avaient pas réclamée. Les défunts, comme les héros de Verdun dont nous saluions la mémoire tous les 11 novembre, avaient besoin des enfants rassemblés. L'agonie de mon père arriva peu après, si rapide qu'il fut impossible de ramener celui-ci dans sa maison. La maladie qui l'attachait à son lit d'hôpital avait plongé dans ses chairs tant de sondes ou d'aiguilles, qu'en le prenant de force avec nous, comme avaient fait les Roudière, nous eussions emporté aussi un pan de mur ou de plafond. Les membres de la famille, qu avait amusés cinq ans plus tôt mon arrivée dans une contrée tropicale à bord d'un vieux Fokker cahotant sur des pistes défoncées, s'étonnèrent que, miraculeusement épargné par les fièvres ou les animaux sauvages, j'eusse opté à mon retour d'Afrique pour un territoire peuplé de vieillards en veste de velours quand tous les garçons de la famille avaient vissé une plaque avec leur nom et leurs diplômes à l'entrée d'un immeuble de grande ville. Par bonheur, les gens de ma famille me laissèrent en paix car, si j'étais peu de chose dans la hiérarchie des hommes, si mes tentatives d'écriture n'étaient encore qu'une glose sibylline déroulée dans la marge de cahiers d'écolier dont ils ne savaient rien, j'étais au premier plan dans la prédilection que le malade avait pour les siens. Mon père mourut à l'hôpital, après une nuit pendant laquelle il dormit si bien, en montrant un visage si calme que tous les proches qui le veillaient rentrèrent chez eux. J'arrivai trop tard, le lendemain matin, pour voir le visage reposé. Un brancardier avait enfermé mon père dans un sac, l'avait étendu sur une civière qu'il poussait dans l'obscurité d'une ambulance, avec les gestes précis d'un boulanger enfournant son pain. On me désigna un guichet. Je vis une vitre, un bureau, la silhouette minuscule d'un employé installé entre deux rangées de casiers. L'employé avait posé ses mains et son menton sur le rebord de son bureau et regardait les objets dérisoires que mon père avait confiés à l'hôpital le jour de son arrivée et que l'on avait rangés dans un coffre. J'ignorais que l'enlèvement d un corps imposait aux proches ce cérémonial de la levée d'écrou que j'avais vu dans les films policiers. L'employé fit le décompte méticuleux du trésor que j'allais emporter : une montre, une chevalière, des boutons de manchette, un portefeuille, et enferma le tout dans un sac plastique. A ce moment-là, je compris pourquoi Mme Roudière qui n'avait pas prononcé cent phrases dans sa vie, cent phrases à peine pour dire sa soumission et rien d'autre, pourquoi cette femme existait enfin, pourquoi son agonie avait été soustraite aux néons blafards et aux blouses blanches, pourquoi sa mort au milieu des siens, malgré le mauvais lit de bois, la poussière des greniers, était une mort dans la lumière quand la mort de mon père était un gouffre...

mardi 14 juillet 2015

un dimanche (23) sur les hauteurs d'Isturitz


la lumière du soir,


une brise légère,


 le ballet des vautours 


s'attarder,


douceur





samedi 11 juillet 2015

photo ratée (5) : Labastide-Clairence, boulangerie Baptiste


"... et si le bénéfice était plus considérable, que tout le pain soit saisi et attribué aux pauvres"

et pour en savoir davantage, un clic ici

jeudi 9 juillet 2015

tout avait beau partir à vau l'eau,



une empreinte sur un mur,
sa silhouette,
et la maison s'en souvenait encore,
tic-tac, tic-tac,
son cœur avait battu là

lundi 6 juillet 2015

qui pour réellement prendre peur ?



oui mais le plaisir de fabriquer un épouvantail


samedi 4 juillet 2015

" Comme ces surgeons qu'il y a partout et qui s'élèvent le long des arbres presque à les étouffer... "



La petite lumière Antonio Moresco
traduit de l'italien par Laurent Lombard

21

Un peu de soleil est apparu. Si je me mets à la petite fenêtre de la chambre où je dors, je vois au-dessous la foret de châtaigniers qui perd ses feuilles, et cette longue pointe qui se dresse livide, pétrifiée, se hissant au-dessus des autres branches encore vivantes et au-dessus du manteau de feuilles qui se racornissent de plus en plus. À présent c'est elle qui est devant et le reste de l'arbre qui la suit. Dans d'autres coins de la forêt aussi, où au début du printemps se détachaient de plus en plus nettement ces branchages livides et sans écorce tandis que, tout autour, sur les autres branches, commençaient à apparaître les feuilles de ce vert tendre. Il y a des troncs entiers ou d'énormes souches de troncs abattus et débités, aux bords de certains chemins, racines arrachées et marmorisées, pareils à des blocs de pierre.

Quelque chose brille de façon insoutenable, quand la lumière du soleil la frappe sous un certain angle, à un endroit du chemin que l'on voit d'ici, si fort que ça fait mal aux yeux de la regarder. Je sais ce que c'est. C'est le sommier métallique d'un petit lit fixé au reste d'une clôture par deux charnières rudimentaires et utilisé comme porte d'entrée à un endroit où autrefois il devait y avoir un potager. On voit que son cadre d'acier n'a pas encore été attaqué par la rouille. À une certaine heure du jour, sous une certaine inclinaison du soleil, il renvoie des éclats lancinants de lumière, si forts qu'il faut détourner les yeux.

Je me surprends à songer: «Savoir qui a bien pu s'y coucher, sur ce sommier ? Quand ce hameau était encore habité, quand il était encore posé sur un châssis de métal ou de bois, et qu'il soutenait un matelas de laine de plus en plus tassé qu'on cardait peut-être de temps en temps, ou peut-être pas, parce que le cardeur, avec sa machine garnie de pointes opposées qui griffaient les bourrelets de laine tassée, ne montait pas jusqu'ici, il y avait trop peu de gens pour que ça vaille le déplacement. Quelque personne seule qui se couchait chaque nuit sur l'épaisseur de plus en plus réduite du matelas, durant les mois froids de l'hiver, à l'étage d'une de ces maisons qui sont désormais des ruines envahies par la végétation et où hibernent les chauves-souris, accrochées aux poutres, où autrefois ils mettaient le foin pour les bêtes qui étaient au rez-de-chaussée, dans l'étable, avec ces trois marches de pierre fendues où les vaches montaient en glissant sur leurs sabots, incitées par les cris de quelqu'un qui était derrière et leur frappait la croupe de la main et les poussait avec force pour les faire entrer. Des maisons qui n'étaient pas chauffées parce que la cheminée était en bas, et éteinte, il n'y restait à présent que quelques braises froides et noires. Ou bien quelque vieille restée seule. Ou, bien avant encore, quelque couple plus jeune. Et l'homme se couchait sur la femme, sur ce sommier-là, il entrait dans son corps à moitié endormi et engourdi par le froid, même pas lavé parce que la nuit l'eau gelait, le châle de laine sur la chemise de nuit soulevée à la hauteur des hanches, lui avec un pull de travail troué qu'il gardait même la nuit, de plus en plus rapidement dans le corps de la femme qui continuait à dormir, dont la respiration devenait parfois plus lourde, plus rauque, et on ne comprenait pas si c'était à cause du poids de l'homme sur son corps ou bien parce qu'elle ronflait, et alors le lit grinçait un peu plus fort. À la fin, tous les deux avec les couvertures tirées jusque sous le menton pour ne pas attraper froid. Et c'était comme ça toutes les nuits, toutes les nuits, tandis que quelque chose grandissait dans le noir à l'intérieur du ventre de cette femme à moitié endormie et engourdie, sur ces sommiers qui sont là désormais et servent de porte aux potagers abandonnés, quelque petit être désespéré avec sa petite queue remontait le canal vaginal pour être le premier à briser la membrane d'un des ovules qui pullulaient aveugles dans la matière aveugle de sa chair, pour donner vie à de nouveaux corps et à de nouveaux petits êtres dotés d'une queue et à de nouveaux ovules au milieu de tout ce désespoir végétal et de ce froid. Pour quelle raison ? Pourquoi ? Comme ces surgeons qu'il y a partout et qui s'élèvent le long des arbres presque à les étouffer, toujours plus haut, plus haut, qui arrivent presque avec leurs feuilles à la cime de l'arbre autour duquel ils ont poussé jusqu'à l'emprisonner. Il se passe la même chose avec les êtres de notre espèce. Toutes ces vies qui s'emprisonnent les unes dans les autres, cette création continue de colonies pour occuper des portions de plus en plus grandes de territoire en les soustrayant à d'autres. Pourquoi? Pourquoi ? Pour perpétuer son propre ADN ? Alors que, de toute façon, après seulement quatre ou cinq générations, un battement de cils dans le temps, il ne reste plus rien du patrimoine chromosomique ni de 1'ADN originel dans les nouveaux êtres qui ont pris vie, lesquels à leur tour, après quatre ou cinq générations, ne transmettront rien de leur ADN dans les nouveaux êtres à qui ils auront donné vie ! Je ne sais pas si c'est la même chose pour les arbres, les ronces, les féroces pariétaires qui envahissent tout, et qui semblent toujours pareilles à elles-mêmes, toujours les mêmes feuilles, les mêmes tiges à l'étrange couleur rougeâtre qui se cassent dès qu'on les arrache, et pendant ce temps le reste de la petite plante continue imperturbablement à bourgeonner, et plus loin toujours les mêmes colonnes de bois qui se dressent vers la lumière, mais les individus de notre espèce, eux, apparaissent différents les uns des autres, ou alors ils ont seulement une apparence différente, ou bien c'est comme ça qu'on imagine qu'ils sont tandis qu'on les regarde à travers le diaphragme déformant de l'atmosphère, derrière le voile dense et noir et ondoyant au vent, et qu'on essaie d'interpréter d'après les configurations de leurs visages ce qui se produit dans l'entonnoir sombre de leur vie, comme lorsque la nuit on voit frémir près du rivage cette écume soudaine des vagues de la mer noire... »


vendredi 3 juillet 2015