Rechercher dans ce blog

samedi 31 décembre 2016

"Au cœur de quelques-uns seulement, l'impérieuse nécessité des choses inutiles d`elle-même s`impose"

Les radis bleus
Pierre Autin-Grenier

Samedi 31 décembre
Saint Sylvestre

Minuit, je jette un truc complètement cassé dans un lit en cage de fer et finalement le truc y trouve un sommeil qu`il voudrait sans réveil.
C’est moi.
Dimanche 1er janvier
Jour de l'An

Est-ce bien la brise légère qui fait trembler l”eau du lac, ou n'est-ce pas plutôt la vieille coque du voilier bleu, engravée du côté des ajoncs? Cette soudaine éclaircie dans le sombre du jour, la doit-on au soleil qui perce le silence ou à l”arbre nu dont les branches mortes un instant s'écartent, pour discrètement faire place à un pays plus lumineux? Et les cailloux blancs, sur le bord du chemin, qu'attendent-ils si patiemment qui ne soit fervente promesse de lointains voyages?

C'est à force de mépris pour toutes ces choses insignifiantes d'apparences que nous sombrons dans la folie de l'immédiatement efficace. Vivre requiert alors des tempêtes évidentes, des canicules féroces et des routes sans cailloux, vite tracées à travers plaines et montagnes. Au reste nous n'accordons un seul regard, pressés de l'inscrire au calendrier du temps perdu.

Au cœur de quelques-uns seulement, l'impérieuse nécessité des choses inutiles d`elle-même s`impose. Ils veillent ; soupèsent l'impondérable et protègent l'éphémère. Ils savent trop, du fond de leur désespoir tranquille, comment s`écroulerait soudainement le monde une fois supprimé tout ce qui ne sert à rien.

dimanche 18 décembre 2016

petites choses (2) que l'on croyait immuables







 




et qui disparaissent de nos villes, une enseigne, Les grands magasins généraux Larraillet, vieux vendeurs empressés le mètre à la main, vieux comptoirs de bois, meubles à tiroirs, le grand tiroir caisse, la patronne trônant, ouvrir fermer, l'argent rentrait, "listes de mariage, trousseau", égrène encore le store, une façon de vivre s'éloigne déjà, un crépuscule, on oubliera



jeudi 8 décembre 2016

une rentrée

combien maintenant, oui, bientôt, quarante, des sixièmes devant soi, petite main levée Vous nous racontez comment vous êtes devenue Maitresse ? C'est mon frère, il est en troisième, il m'a dit que, toujours quelqu'un pour réclamer l'histoire, un rituel désormais, la dérouler, ses passages obligés, les matins froids, l'hiver, une classe unique, la salle à hauts plafonds, le bûcher du préau, le tour pour allumer le feu, le poêle qui crachote et l'arrivée de Mademoiselle descendue, telle une fée ou une princesse, depuis ses appartements et ces jours fastes où elle nous réunissait "Il fait trop froid pour se mettre tout de suite à travailler" nos mains tendues vers le poêle, dans les siennes, un recueil de contes, Andersen, Marcel Aymé, et elle lisait, sa voix, une chaleur douce, un engourdissement bienheureux,  la regarder, ses ongles faits, sa coupe courte, ses jolis vêtements, ah ! ses petites bottes blanches, l'admirer, et penser très fort Un jour, moi aussi, je serai maîtresse, les voilà calmes,  presqu'alanguis, la tension du premier jour est redescendue, s'en souvenir plus tard, par temps d'attente déçue quand plus rien ne se passe, étancher une soif, combler une faim, le lait des histoires

lundi 5 décembre 2016

elle était ouverte à tous vents,


https://youtu.be/dUmhDPWxGaQ

un clic sur l'image pour vidéo 50 s

errer de pièce en pièce, les ronces enroulent leurs doigts griffus aux barreaux des chambres, le jour n'en a cure, il poursuit sa course, abstractions sur les planchers vermoulus, se souvenir d'eux, vieux tracteur, vieille charrette, vieille voiture, l'évier abandonné, un rameau de laurier se racornit, que Dieu protège notre maison, l'âtre, ce qui reste d'une cheminée qui a réuni, prendre avant le feu ou la benne le manche d'une vieille faux


jeudi 24 novembre 2016

téléphone

elle fulmine, j'ai un seul fils et il n'a même pas le temps de me parler, il fait toujours autre chose en même temps, tantôt il est en voiture, tantôt dans la rue ou au supermarché, je devine le bruit autour mais lui, non, il doit tout me répéter, tiens, j'aimerais autant qu'il m'appelle pas, ou alors moins souvent mais dix vraies bonnes minutes, rien que pour moi, quelle époque

dimanche 20 novembre 2016

La ronde (16) : sur l'incipit "Il était cinq heures du soir"


 La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite. Cette fois chaque texte commence par "Il était cinq heures du soir."


J'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir  Noël Bernard qui nous offre un "pantoum " forme empruntée à la culture malaise et fortement modifiée en France depuis Victor Hugo : les règles fixées par Théodore de Banville sont respectées dans ce texte. De mon côté, je suis accueillie par Céline.
 
l'oiseau

il était cinq heures du soir
dans la cour danse la fillette
sur son aile brodée en noir
au ciel vire l'étrange mouette

dans la rue danse la fillette
à cloche pied dans le soleil
au ciel vire l'étrange mouette
et passe un nuage vermeil

à cloche pied dans le soleil
elle aime les regards tranquilles
et passe un nuage vermeil
nimbé de rayons immobiles

elle aime les regards tranquilles
des hommes qui vont affairés
nimbé de rayons immobiles
l'oiseau tourne en cercles serrés

des hommes qui vont affairés
la fillette heureuse qui chante
l'oiseau tourne en cercles serrés
il siffle d'une voix méchante

la fillette heureuse qui chante
respirant les parfums d'été
il siffle d'une voix méchante
laissant le ciel épouvanté

respirant les parfums d'été
tout à coup s'interrompt son rêve
laissant le ciel épouvanté
l'oiseau jette une trille brève

tout à coup s'interrompt son rêve
l'enfant lève un œil interdit
l'oiseau jette une trille brève
quelque chose tombe et grandit

l'enfant lève un œil interdit
sa lèvre a cessé sa comptine
quelque chose tombe et grandit
tout d'un blanc cinglant s'illumine

sa lèvre a cessé sa comptine
la feuille tourne et vole au vent
tout d'un blanc cinglant s'illumine
fulgurance d'un feu mouvant

la feuille tourne et vole au vent
dans la cour où tout est silence
fulgurance d'un feu mouvant
l'oiseau vers l'horizon s'élance

dans la cour où tout est silence
un petit tas de charbon noir
l'oiseau vers l'horizon s'élance
il était cinq heures du soir


      La ronde tourne dans ce sens :





chez Élise 

chez Céline 
Guy 


DH Dominique Hasselmann

DA Dominique Autrou

Franck etc.


dimanche 13 novembre 2016

les regarder, songer

et si c'était comme pour les plantes vertes ? se réjouir de leur présence mais ne pas trop s'en occuper. Penser à les oublier. Oui, cesser l'acharnement pédagogique

dimanche 6 novembre 2016

"C'est drôle, hein, vraiment drôle de ne pas se souvenir ni où ni quand on a rencontré son mari ou sa femme"

un soir Ping-Pong, sur France Culture, Raoul Collectif & Emmanuel Adely - Théâtre interrogatif et Expérience littéraire, annonce l'émission, et cette expression qui revient à plusieurs reprises, les voix se chevauchent parfois, une "alzheimerisation de la société", chacun deviendrait amnésique, vous vous promettez d'y revenir, vous oubliez, vous n'oubliez pas,  ce passage de Fahrenheit 451 se fait insistant, écho, ne plus savoir comment ils s'étaient rencontrés,  comment est-ce dieu possible,

 Fahrenheit 451  de Ray Bradbury  (1953)
traduit de l'Américain par Henri Robillot 

  (...) Je suis antisociable, paraît-il. Je ne me mêle pas aux autres. C'est si bizarre. Je suis pourtant très sociable au contraire. Tout dépend du sens qu`on donne à ce mot-là, n'est-ce pas ? Être sociable, pour moi, c'est vous parler comme je le fais, par exemple - elle fit rouler quelques noisettes tombées de l'arbre sur le carrelage devant la maison -, ou de parler de l'étrangeté du monde où nous vivons. C'est agréable de se trouver avec d'autres personnes. Mais je ne vois pas ce qu'il y a de social à fourrer un tas de gens ensemble pour les empêcher de parler. Ce n'est pas votre avis ? Une heure de classe télévisée, une heure de basket, de base-ball ou de course à pied, une autre heure de transcription d'histoire ou de peinture, et encore des sports, mais vous savez, on ne pose jamais de question, ou du moins la plupart d'entre nous ; ils se contentent de vous jeter les réponses à la tête, bing, bing, bing, et on reste assises quatre heures d'affilée devant des films éducatifs. Ça n'a rien de social pour moi. Ça me fait penser à des tunnels où on déverse par un bout de 1'eau qui ressort par l'autre et on vous raconte ensuite que c'est du vin. Ils vous abrutissent tellement qu'à la fin de la journée, on se sent tout juste capable de se coucher ou d'aller dans un parc d'attractions pour y bousculer les gens, briser des vitres au stand du casseur de carreaux, ou cabosser des autos au "Demolicar" avec la grosse balle d'acier, ou encore se sortir de voiture et de foncer dans les rues, en rasant les lampadaires, en jouant à écraser les poules ou à érafler les chapeaux de roue.

 (...)

     Et soudain, elle lui parut si étrange qu'il éprouva la conviction de ne pas la connaître du tout. Il se trouvait dans la maison d'une autre comme le personnage de cette histoire, rabâchée elle aussi, qui, rentrant chez lui ivre mort, se trompe de porte, pénètre dans une chambre qui n'est pas la sienne, se couche en compagnie d'un inconnu, se lève très tôt et repart à son travail sans que ni l'un ni l'autre ne s'aperçoivent de la méprise.
   - Millie ?... dit-il à voix basse.
    - Quoi ?
     - Je ne voulais pas te faire peur... Je voudrais seulement savoir...
    - Alors ?
   - Quand nous sommes-nous rencontrés ? Et où ?
   - Quand nous sommes-nous rencontrés, pourquoi ? demanda-t-elle.
    - Je veux dire... la première fois.
   Il savait quelle devait froncer les sourcils dans l'obscurité. Il précisa sa question.
    - La première fois que nous nous sommes vus, où était-ce, et quand ?
   - Mais... c'était à...
    Elle s'arrêta.
  - Je n'en sais rien, dit-elle.
   Il eut soudain très froid.
   - Tu ne te souviens pas ?
  - ll y a si longtemps.
   - Dix ans seulement... c'est tout, dix ans !
   - Ne t'énerve pas. Laisse-moi réfléchir.
    Elle eut un petit rire sec et pointu.
   - C'est drôle, hein, vraiment drôle de ne pas se souvenir ni où ni quand on a rencontré son mari ou sa femme.
     Il se massait les paupières, le front, la nuque, d'un geste lent. Les mains sur les yeux, il accentua peu à peu la pression de ses doigts comme pour remettre ses souvenirs en place.
    Il lui fut soudain plus important que tout dans l'existence de savoir où il avait rencontré Mildred.
    - C'est sans aucune importance.
    Elle s'était levée et avait gagné la salle de bains. Il entendit l'eau couler et le bruit de déglutition dans sa gorge.
   - Non, c'est probable, dit-il.


lundi 31 octobre 2016

un gîte à l'heure du petit déjeuner

- Non pas de lait, j'évite les graisses animales, ou alors... ? Vous auriez du lait de soja ?
- Et des crêpes, vous en prendrez ?
- Volontiers. Vous auriez du Nutella ?

samedi 29 octobre 2016

c'était comme ça

Début des années soixante, à peine l'âge de raison, le catéchisme.
Un ensemble de questions.
Des réponses à savoir par cœur. Ainsi
- Allons-nous tous mourir un jour ?
- Oui, nous allons tous mourir un jour.
Elle avait sangloté, hoqueté.
Elle ne se consolait pas.

dimanche 16 octobre 2016

"Jamais on ne saurait mais toujours on serait là"


Histoire d'un fonctionnaire


      - On veut que je sois fonctionnaire, dit Florent. Mais j'ai peur que ma vie soit en morceaux. Pas toi ?
     - En morceaux si tu veux, dit Georges. Mais tu peux faire des morceaux avec des morceaux.
     - Ça n'aboutit à rien.
     - A rien. C'est pourquoi ça ne finit jamais, jamais.
     Un jour, Georges voulut se baigner.
     La dérive sous les buissons, le long des arbres morts jusqu'à s'étendre sur le gravier. Fouiller le gravier où il y a de minuscules coquilles multicolores.
     Jamais on ne saurait mais toujours on serait là. Où donc serait-on ? Peu importait le lieu. L'essentiel c'était le toujours. Tout se perdait, on se perdait tellement que cela en revenait à un infini où l'on irait à droite et à gauche sans rien vouloir.

dimanche 9 octobre 2016

morales : s'il suffisait de les écrire

 

algunas veces bebo para olvidar quien soy
 soy un borracho


je bois parfois pour oublier qui je suis
je suis un ivrogne

L'ivrogne rend sa famille malheureuse. Je ne bois pas d'alcool.

cahier du jour, 4 novembre 1963


samedi 1 octobre 2016

rayonnement

Septembre. Marronniers. L'échange et le retour des correspondants. On retrouve les collègues. Elle,  on l'aimait bien. On s'étonne de la découvrir un peu mesquine. Ou aigre. On ne sait pas très bien mais différente, c'est sûr. Puis on comprend. Il n'est plus. Avec lui, au grand jour, le meilleur de chacun de nous. Une lumière douce. Dans son ombre se taisait le reste. Il manque.

samedi 24 septembre 2016

avec le temps...

Elle a de l'assurance, parle haut et clair "Ah ! non, toute ma vie, j'ai résisté au chien pour pouvoir partir en vacances, ce n'est pas pour, maintenant, aller mettre des gouttes trois fois par jour dans les yeux de ma mère."

dimanche 18 septembre 2016

de la mort

- Si c'était possible, j'aimerais bien qu'on répande mes cendres sur la mer.
- Oui, mais nous, comment on va faire pour fleurir tout ça ?

vendredi 16 septembre 2016

"En voyage en groupe, c`est à celui qui arrivera le premier pour une place à table"



 La vie est passée Georges L. Godeau

LA FEMME A GASTON

Son mari est mort l'an dernier. Elle s'ennuyait tant qu'elle a souscrit un voyage de deux mille kilomètres. À soixante-dix ans, vaillante, elle porte sa valise, elle prend l'ascenseur, elle monte. Dans sa chambre, palais de glaces, elle fait un brin de toilette et descend pour le souper. Mais elle n'a pas encore l`habitude. En voyage en groupe, c`est à celui qui arrivera le premier pour une place à table.
Elles sont toutes prises. Debout, la petite femme souffre. Et Gaston nest plus là pour l`aider. Un homme, près d'elle, a vu le naufrage. Il se lève et propose sa chaise. Blême, elle hésite et refuse. Dans son pays, on ne prend que ce qu'on a gagné.

dimanche 11 septembre 2016

héritage

plus de rentrée pour elle, la voilà à la retraite, virevoltante, fébrile, du mal à se séparer, Ces livres-là ça t'intéresserait pas ? puis arrêt brusque, tiroir ouvert précipitamment, une jubilation, ça y est, elle sait ce qu'elle va me donner Je les avais eus en promo, certains n'écrivent pas, tu feras le tri dans le tiroir, des dizaines de stylos rouges

mardi 6 septembre 2016

8h30

Un braillement à vous déchirer les tympans. Balcon. En bas, un tout jeune enfant. Un petit sac bat ses épaules. Elle le tire en avant, il la tire en arrière. Une progression en zigzags, une avancée par bonds. Septembre. La rentrée. Il s'habituera.

dimanche 4 septembre 2016

"... l'été dont le débraillé entraîne au dégoût..."

Pierre Autin-Grenier

Dimanche 4 septembre
Sainte Rosalie 
 
     Contrairement à l'été dont le débraillé entraîne au dégoût, l'automne nous encourage à côtoyer l'étrange. On fréquente à nouveau les bars aux murs de crépi jaune. On y parle à mots couverts ; dans la fumée des cigarettes et la lumière diffuse des plafonniers, on croit voir entre deux verres le temps passer à reculons.Dehors, qu'un vent légèrement fou ébruite de fausses nouvelles parmi les feuilles déjà froissées des platanes et ce sont dès le lendemain de solides certitudes qui courent les rues de la ville ! Au sommet du mot Ventoux, on aperçoit certains matins de fabuleux navires de brumes qui appareillent pour le vide et dont les immenses voilures longuement remuent le fond du ciel. Oui, tout redevient possible en septembre car même l'invraisemblable soudain peut s'apprivoiser.

mardi 30 août 2016

"on a perdu l'honneur de notre métier"

Pays Basque, un gîte à l'heure du petit déjeuner, elle se redresse, vous regarde droit, on est paysans, et le mot claque, paysan, la force d'un titre, elle poursuit on est en GAEC, on s'arrange pour les vacances, juste une semaine, ce qu'on fait ? des laitières, une centaine, c'est devenu dur, on n'est plus que des gestionnaires de primes, ça a pas de sens, sûr, on a pas poussé nos fils à reprendre, on a perdu l'honneur de notre métier

mardi 23 août 2016

indications

le chemin ? nous autres, on n'est qu'espagnols, on comprend pas les panneaux, désolé

mardi 16 août 2016

installation (39) : éléphanteau


il était né d'un rayon de soleil,
sa maman n'était plus,
bientôt lui non plus

mardi 9 août 2016

"... il y aurait eu une suspension avec un abat-jour presque en forme d’assiette"


 
 

W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec

Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleus ; au-dessus de la table, il y aurait eu une suspension avec un abat-jour presque en forme d’assiette, en porcelaine blanche ou en tôle émaillée, et un système de poulies avec un contrepoids en forme de poire. Puis je serais allé chercher mon cartable, j’aurais sorti mon livre, mes cahiers et mon plumier de bois, je les aurais posés sur la table et j’aurais fait mes devoirs. C’est comme ça que ça se passait dans mes livres de classe.







lundi 8 août 2016

matin

marcher vers le soleil interrogeant son ombre,
un si petit pas de de la pose à la posture

samedi 6 août 2016

terrasse de café, Barcelone

jambes interminables sanglées dans un petit bout de jupe noire, lourdes boucles brunes dansant autour d'un visage menu, elle butine, gracieuse, d'une table à l'autre, un délicieux gazouillis,tiens, du français, s'étonner, elle "Mais si,on continue à parler le français dans le monde cherchant un peu ses mots une fille qui parle français, c'est un blanc, sourire lumineux c'est sexy et un garçon, sa bouche s'arrondit joliment, frimousse d'enfant, trop mignon."

mercredi 3 août 2016

de la sélection chez les Blondes d'Aquitaine

"il est beau, il a une jolie coupe mais on ne va pas le garder, les troupeaux ont blanchi, trop ! la mode est maintenant à ceux de rouges"

lundi 1 août 2016

en Álava

un couple, la soixantaine "Non, on ne parle pas le Basque, nos parents ne le parlaient pas, il avaient peur, ça été tellement réprimé du temps de Franco, et ils ne le parlent toujours pas, ils continuent à avoir peur, nos enfants oui, eux le parlent, mon aîné a trente-sept ans, je voulais qu'il sache, oui, une évidence mais quand je l'ai mis en ikastola, j'ai eu droit à des remarques, vous soutenez ETA ou quoi, ils étaient douze, maintenant ils y vont tous"

mardi 5 juillet 2016

"ce besoin que le malade a de voir intervenir un peu de magie"

  
Le vide et le plein
Carnets du Japon 1964-1970

     Je suis sensible aussi à certains aspects de la médecine traditionnelle chinoise qui a fait souche au Japon. Dans le manège des masseurs, dans l'attirail des poseurs de moxa, il y a quelque chose qui satisfait ce besoin que le malade a de voir intervenir un peu de magie (une maladie qu'on attaque sans magie aucune, sans ruses ni vitesse, reste sur ses positions). Également l'idée que si l'on parvient à duper la maladie—certains exorcismes visent à duper les démons—on guérira. (...)


En sifflottant Shusaku Endo
traduit de l'anglais par Anne Guglielmetti

     "Prends par exemple le cas d'une femme âgée qui a la tuberculose et se fait soigner dans un hôpital de préfecture.  Eh bien, le traitement qu'elle recevra sera impeccable et pourtant sa guérison sera plus lente. Et tout ça parce que ces vieilles femmes sont si bouleversées de se retrouver dans un énorme et impressionnant bâtiment hospitalier où tout est aseptisé que ça les épuise littéralement. Du coup, quand tu les renvoies dans leur campagne, leur état s'améliore considérablement!
     - Bien possible, acquiesçait Eiichi en étouffant un bâillement. (...)
     - Mais j't'assure ! répliquait l'autre, voilà pourquoi il m'a toujours semblé que la médecine n'était pas seulement une affaire de pharmacie et d'habileté technique. Le cœur y a sa part, aussi ! Dernièrement, j'ai conclu qu'un bon médecin était un type qui parvenait à aider un malade pour lequel il n'y avait plus d'espoir à mourir sans désespoir. Et on a de tels médecins dans notre hôpital à Fukushima. Bien sûr, pas un seul de ces gros bonnets des cercles scientifiques n'entend parler d'eux mais ils méritent tout mon respect pour la manière dont ils s'occupent de leurs malades ! (...)"

lundi 4 juillet 2016

Je sais maintenant que je ne possède rien...

 
JE SAIS... Philippe Jaccottet
(L'Effraie et autres Poésies, éd. Gallimard, 1953)

Je sais maintenant que je ne possède rien,
pas même ce bel or qui est feuilles pourries,
encore moins ces jours volant d'hier à demain
à grands coups d'ailes vers une heureuse patrie.

Elle fut avec eux, l'émigrante fanée,
la beauté faible, avec ses secrets décevants,
vêtue de brume. On l'aura sans doute emmenée
ailleurs, par ces forêts pluvieuses. Comme avant,

je me retrouve au seuil d'un hiver irréel
où chante le bouvreuil obstiné, seul appel
qui ne cesse pas, comme le lierre. Mais qui peut dire

quel est son sens ? Je vois ma santé se réduire,
pareille à ce feu bref au-devant du brouillard
qu'un vent glacial avive, efface... Il se fait tard.

vendredi 1 juillet 2016

"Lorsqu'on épuise ses forces dans la vision du malheur, comment affronter le malheur même ?"


Le mauvais démiurge par E. M. Cioran


p 134-135 (extraits)

*  

   La psychanalyse sera un jour complètement discréditée, nul doute là-dessus. Il n'empêche qu'elle aura détruit nos derniers restes de naïveté. Après elle, on ne pourra plus jamais être innocent

*

   L'irrésolution atteignait chez lui au rang de mission. N’importe qui lui faisait perdre tous ses moyens. Il était incapable de prendre une décision devant un visage.

*

   Il est, tout compte fait, plus agréable d'être surpris par les événements, que de les avoir prévus. Lorsqu'on épuise ses forces dans la vision du malheur, comment affronter le malheur même ? Cassandre se tourmente doublement : avant et pendant le désastre, alors qu'à l'optimiste sont épargnés les affres de la prescience



dimanche 26 juin 2016

"... l'obstination des grands arbres à défier le carnage du temps"




Les Radis bleus Pierre Autin-Grenier
Édition augmentée
Collection Folio (n° 4163), Gallimard
Parution : 10-03-2005

mercredi 22 juin 2016

troupeau

Une brebis grimpe sur une autre. La désigner. Tiens, on dirait qu'elle est susara celle-là. Son éclat de rire "alors toi, on croirait pas que t'es d'ici !" Rectifier aussitôt "je voulais dire arkara". Vache ou brebis en chaleur, deux désignations. Ne pas confondre !

mercredi 15 juin 2016

ronde (18) : jardin(s)

La ronde est un échange périodique de blog à blog sous forme de boucle, mis en ligne le 15 du mois. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième et ainsi de suite. 


Sur le thème de Jardin(s),  j'ai le plaisir aujourd'hui d'accueillir Hélène 

tandis que je me décale vers Noël Bernard




Closerie. Il y a, dans la physionomie des lieux, un jardin du haut qui jouxte le village, enclos de murets  chaperonnés de grès qui bordèrent des tombes. Ici poussent les ifs et, rituellement, fleurissent les lilas. Le talus garde trace d'une grotte de Lourdes entourée de pervenche comme conque marine

Cloître. Plus loin, devant le bâtiment se cache une citerne au couvercle de fer près d'un grand carré d'herbe bordé d'acanthes où nous déambulons, contemplant en silence le mystère des murs contrefortés de pierre.

Parc. Derrière le grand mur de brique et de silex, commence le drapé des jours à l'abri des bruissements et clameurs du village. Sous mes yeux se dessinent en courbes de niveau le passage des ombres. Celle des chats qui, entre deux rêves, partent chasser la nuit. Celle des soleils passés et des lunes d'hiver. Et celle des absents. 
Les grands frênes se meurent et j'en suis attristée. Il faudra replanter.

Point-de-vue. Dans le jardin du bas, tête levée je contemple cheminées et clocher qui concourent dans une course-en-ciel avec le tilleul immense et séculaire tout enchâssé de buis plantés en 1746 – cette année-là, je veux le croire. Bientôt il répandra les bouffées de ses sucs sous le chant des abeilles.

Étang. L'étang noir est un monde de secret que nul ne jardine. Ou peut-être seulement les poules d'eau qui chaque printemps construisent un nid flottant, un abri de jardin comme une île sur un monde qu'elles protègent de cris violents pour chasser les intrus. Les tétards frétillent dans leur course à survivre. Ainsi sonnera le chant des grenouilles dans les soirs de l'été.

Potager. Le jardin est fait d'espoirs et de renoncements.

Bartas*.  Enclos dans la topographie, il y a, dans un coin, de ces coins de broussailles, de ces lieux qu'on abandonne au lieu qui y reprend ses droits. Fait d'herbes folles et de buissons, de taillures, de gratterons et d'orties, de liserons à la férocité glaçante. Parfois viennent y pousser les ancolies, comme poussent sur les grands murs euphorbes et pavots transportés par le vent ou le vol des oiseaux. Bartas, car il faut bien transplanter ici les mots venus du Sud, aux antipodes de l'enfance sur les sentes du jardin.


5 juin 2016


La ronde tourne dans ce sens :













chez Elise L




chez un promeneur, etc.

mardi 31 mai 2016

au bout de la rue




vendredi, rendre visite à une amie malade, saut chez la petite fleuriste, oui, petite, elle est si jeune et si frêle, une enfant, premiers hortensias, sa fleur, tomber en arrêt devant des mauves bordés de blanc, ses couleurs, prendre une branche  et ne pas résister à la beauté des pivoines "J'en ai d'autres en bas, magnifiques, je vous montre" escaliers dans un sens dans l'autre, claquement de ses talons pressés, fête des mères dans deux jours, l'effervescence, elle réapparaît triomphante, dans ses mains un énorme bouton fuchsia, depuis contempler la pivoine, des métamorphoses, elle se fripe, se fane, auréole safran, chemin vers sa fiin, belle

dimanche 29 mai 2016

un grand sauve-qui-peut,

tout partait à vau-l'eau, l'effondrement guettait,
chercher un peu plus loin

samedi 21 mai 2016

"(...) certains d'entre eux avaient même quelques réussites à leur actif, comme on dit, de l'argent, des enfants, des maisons, de l'estime, et au minimum, du ventre"




Maurice à la poule de Matthias Zschokke
traduit de l'allemand par Patricia Zurcher

p 61-64

La rencontre à L. avait été choquante. Maurice s'était toujours cramponné à l'espoir que la vie était pleine de surprises ; qu'elle donnait aux êtres humains des formes inattendues ; que l'avenir était toujours ouvert, mystérieux, incertain. Pourtant, à L., tous ceux qui surgirent du passé étaient devenus exactement ce qu'ils avaient toujours été. Certes, il y en avait une qui était dans une chaise roulante à présent - elle avait tenté un plongeon dans le lac par une nuit d'été et avait heurté un rocher dans l'eau -, mais elle n'avait pas changé pour autant; elle continuait à être cette personne joyeuse, insouciante et surexcitée qu'elle avait toujours été. Un autre était devenu juge entre-temps, peut-être un peu plus prudent, un peu plus précis, un peu plus précautionneux dans sa façon d'être qu'autrefois, plus tout à fait aussi inhibé, plus tout à fait aussi lent ; un homme agréable, certainement, un bon père sûrement, mais ne l'avait-il pas toujours été ? Celui qui était lâche est resté lâche, celui qui était confiant est resté confiant. Bien sûr, dans l'intervalle, tous étaient devenus ceci ou cela, certains d'entre eux avaient même quelques réussites à leur actif, comme on dit, de l'argent, des enfants, des maisons, de l'estime, et au minimum, du ventre, d'autres avaient été déformés par des maladies jusqu'à en devenir méconnaissables, mais même les plus grandes réussites et les maladies les plus terribles, ils les portaient déjà en eux jadis, et si le sort devait avoir joué à l'un ou à l'autre un tour particulièrement cruel et s'il devait n'avoir pas honoré les promesses qu'ils avaient en eux, même ce revirement-là n'eût pas été surprenant, car même cela était déjà présent en eux. Tous, ils s'étaient promis de devenir quelqu'un et maintenant, ils se tenaient là, tels qu'ils avaient toujours été, trop faibles pour pouvoir prendre des formes surprenantes. Et Maurice devait bien admettre que lui non plus n'avait pas changé, que lui aussi traînassait toujours et encore sur le même chemin que celui sur lequel il avait toujours traînassé, sur le chemin qui le mène à lui, et comme tout le monde : bien plus près du départ que de l'arrivée. La seule surprise, c'était Moïse Menn devenu amer, un beau garçon jadis, qui avait subjugué Maurice à l'époque. On ne reconnaissait plus de Moïse Menn en lui. Il était devenu un autre, il avait fait quelque chose de sa personne, quelque chose de triste, de désespéré, certes, mais tout de même : il s'était transformé par ses propres moyens en quelque chose d'inconnu. Lorsque Maurice le fixa du regard sans le reconnaître, il lui adressa un maigre sourire : «Alors ? Ben oui, on vieillit, ma foi... La vie, c'est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber, et ainsi de suite... Trop courte pour être petite, et cetera et cetera... Et toi ? Toujours du vin, des chants et des femmes ? ... Épargne-moi tes réponses, je ne t'écouterais pas, tout a été dit... Les rêves m'ennuient, il y a belle lurette que je n'en ai plus, celui qui en a encore, je le méprise... Allons rejoindre les autres, quelle rencontre pitoyable... La grosse dinde, là-bas, tu t'en rappelles? C'était la belle Rose, "Rose, deux qui la tiennent, un qui l'arrose"... Tout se fane... Je suis devenu ceci et cela, j'habite là et là, je n'ai pas à me plaindre . . . C'est répugnant, les gens qui n'ont pas encore déclaré forfait à notre âge... Ne me regarde pas comme si ça t'intéressait, ce que je raconte, ça te dégoûte autant que moi... Tout cet intérêt hypocrite pour les autres, cette franchise, quand on a des cheveux gris, mascarade bigote, comédie visqueuse... »

Il n'y avait personne d'autre chez qui quelque chose avait percé au grand jour, personne chez qui une façade s'était écroulée ; leurs échafaudages à eux tous semblaient tenir toute une vie ; seul Moïse Menn avait laissé le sien s'effondrer, avait tout abandonné. Maurice n'avait jamais connu de «Rose, deux qui la tiennent, un qui l'arrose » avec lui, les autres lui disaient ça autrefois, certes, mais Maurice et Moïse avaient toujours refusé de prononcer ces mots. Et Maurice n'avait jamais eu non plus de projet contenant du vin, des chants et des femmes. Jadis, Moïse pliait son long cou brun et mince comme un jeune chien quand il riait, ce cou qu'il ne pouvait plus plier à présent, qui était devenu raide et gras. Ses yeux à l'éclat sombre étaient ternes à présent, ses longues mains nerveuses, blêmes et bouffies. I1 avait accompli le miracle de former quelque chose d'autre avec soi. Maurice le regardait fixement, de près, de loin : un inconnu, un homme qui avait vécu et qui s'était laissé marquer par la vie, quelqu'un pour qui la vie avait eu un sens, car pour quoi vivons-nous, si nous restons ce que nous étions ; ne sommes-nous pas morts, si la vie n'a pas de prise sur nous ? Moïse s'était laissé détruire par le temps, ne s'était pas réservé, pas mis de côté, il s'était gaspillé et donné sans rien recevoir d'équivalent en échange. Comme ils étaient fiers, les autres, du petit peu d'idéal qu'ils avaient conservé. Comme si c'était un exploit de trimballer toute sa vie durant le rêve que l'on a conçu dans son enfance. Quel courage, en revanche, ce Moïse Menn qui avait tout risqué et tout perdu. Et le voilà, avec sa bouche mince et amère, légèrement voûté, bouffi, renvoyant des remarques brèves et hargneuses quand quelqu'un lui susurrait quelque chose d'amusant, lançant autour de lui des regards méprisants dans les moments creux, se méprisant lui-même, plein de reproches, susceptible, avec son désir d'être aimé sans aimer toutefois, fier d'être rejeté, et pourtant, il avait été jadis - comment dit-on déjà - le jeune héros au cou de cygne de Maurice, avec ses longs cheveux noirs, avec son humour, son esprit, son charme. Même si Maurice ne voulait plus jamais croiser le nouveau Moïse, il lui devait quand même l'assurance de pouvoir continuer à croire que le monde peut changer
.


d'autres extraits ici sur le blog de Norwich

et un article de Sophie Deltin dans le N° 103 (Mai2009) du Matricule des Anges




Albert Anker, Maurice à la poule, 1877

samedi 14 mai 2016

océan,

et toujours rêver là, cerises au goût du large, maison en pierre, horizons plus vastes et printemps qui n'en finirait pas de chuchoter des promesses

mercredi 11 mai 2016

samedi 7 mai 2016

le vieil âne, l'arum et l'escargot


le temps s'écoulait
chacun courait à sa perte,
 la mer soupirait



vendredi 6 mai 2016

mardi 3 mai 2016

garde-à-vous

                                                  
des rais de lumière,
l'araignée tisse sa toile,
un réseau de jours

dimanche 1 mai 2016

au fil de l'eau, matin


les ombres s'effacent
 des oies s'éloignent nageant
un matin au vert

jeudi 28 avril 2016

dimanche 24 avril 2016

parade amoureuse

se humer,
et pour un temps s'éloigner,

pour d'autres, se tenir aux aguets mais à l'écart,
ou poursuivre un somme indifférent



(...) Quand j'avais une jument en chaleur, dans le début de mars généralement, oui, elles portent onze mois plus ou moins cinq jours en principe, puisqu'elles ont leur poulain en avril si possible, enfin... au mois de mai il y en a encore à pouliner. Alors j'allais chez l'étalonnier, le gars Pichot du Breil, et tant qu'à faire puisque j'en menais une, je faisais essayer les deux autres, des fois qu'elles soient en chaleur et que je ne l'aie pas vu, hein, quand ça commence juste. Normalement elles sont à mener huit jours après pouliner, ou bien encore huit jours après. C'est à surveiller parce que si on rate le moment, eh bien, on n'a pas de poulain !

Là, il fallait les attacher à la queue l'une de l'autre, les accouer, comme on disait. On avait intérêt à savoir faire un nœud avec le lien en prenant une poignée de crins dedans pour que ça ne glisse pas. Aujourd'hui, on pourrait bien demander à un jeune s'il sait accouer les juments, il ne comprendrait même pas de quoi on parle, forcément puisqu'on n'a plus de juments! Pour les jeunes, il n'y a que la mécanique, pari.

Bon, mes juments accouées, je montais sur le rouleau au bout du tas de bois pour me mettre à cheval, donc sur la première, et puis en avant. Seulement pas une couverture sur le dos de la jument, pour si peu, de là au Bissac je n'avais pas loin, à l'arrivée d'un kilomètre peut-être bien.

 (...)

Les bonshommes faisaient comme moi, ils menaient toute leur cavalerie. J'en ai vu, des jeunes commis comme un Galodé, il travaillait chez Couasnon à Maineuf, c'est de Juvigné mais il venait jusque-là, lui, il montait le chemin du Pareil à toute allure avec trois ou quatre juments, pour faire le malin parce qu'on se retournait quand il arrivait dans la cour, ça n'était sûrement pas une bonne préparation pour les juments, mais enfin... Celui-là, le Galodé, son prénom je ne sais plus, il était toujours à tirer des blagues, il ne cherchait qu'à faire rigoler le monde.

Ma mère, elle, m'envoyait chez Feneux, comme mon père allait. Ce bonhomme-là n'en avait que trois, des étalons, mais surtout il était ours, pas aimable du tout, moi j'étais jeune ça me fâchait. Alors je fus voir les étalons chez Pichot, rien que des beaux percherons, d'abord tous les ans il avait des prix au concours à Laval [25 km] où il les menait à pied en marchant sur la berme. Le Feneux, je crois bien qu'il n'en a jamais eu un de primé, si ça se trouve il n'allait même pas au concours.

Avec les autres bonshommes qui étaient là, qui avaient rattaché leurs juments, il nous a fait entrer boire un coup d'ici que d'autres clients arrivent et encore il ne se pressait pas, le gars qui arrivait, eh bien, comme on a toujours fait, il attachait sa jument et il attendait, debout dans la cour, que ça sorte par la porte vitrée.

Enfin, j'ai été reçu comme si j'étais déjà client, j'ai dit à ma mère: « On aura des plus beaux poulains si je mène les juments chez Pichot. » Et jusqu'à la fin c'est chez lui que je suis allé, sauf que la dernière jument, Quadrille, celle que j'avais réussi à garder, comme elle se trouvait âgée je ne la menais plus.

Oh, bien des fois il y avait de l'attente, alors on discutait, tous les bonshommes debout sur la terre de la cour, les casquettes et les bérets, les gros avec des bretelles et les maigres comme moi avec une ceinture, j'en faisais le conte à Suzanne le soir, ça lui plaisait, ou ce qui s'était dit sur les conneries arrivées chez untel ou untel, toujours un qui n'était pas là et encore ça ne se disait que entre les dents, en regardant par terre.

Bon, la jument, avant que l'étalon s'approche, il la faut enheudée, les étalonniers ont des sangles en cuir pour ça, un nœud coulant serré sur chaque patte de derrière, juste au-dessus du sabot, et les deux sangles croisées s'attachent à des boucles sur le poitrail de la jument, en bas d'une sorte de tablier si on veut, qu'on lui passe au cou.

Il n'y en a pas pour longtemps à mettre les heudes* en place, c'est pour éviter qu'en giguant* elle casse une patte à l'étalon. Elle essaye de lever le cul bien sûr, elle fait claquer les sangles, peut même y en avoir une qui écourte ou enfin qui se découd parce qu'elles sont en plusieurs couches de cuir cousues, c'était le père Bonnin, le bourrelier, qui lui faisait les sangles, au Pichot, et qui les réparait.

En général, l'étalonnier fait sortir d'abord l'essayeur, un étalon qui n'a pas eu de prix ou alors Alors l'étalon se présente derrière la jument, il la renifle et elle le sent bien, le bonhomme la tient mais des fois elle commence déjà à se tourner, lui, il la bouscule un peu de la tête et puis il s'enlève pour crucher, ou il essaye, et c'est là qu'on voit: si la jument n'arrête pas de giguer et de hennir, c'est que ce n'est pas son jour. On lui enlève les heudes et on la rattache à la trique.

Si, au contraire, elle dure, comme on dit, qu'elle ne bouge pas, ou guère, alors le Pichot va chercher un étalon pour saillir, si possible celui qu'on a demandé. Jovien ou Gluck, je me souviens de ces noms-là, après il y avait eu Savoisien et Triomphe. Lui, l'étalon, quand il sort de l'écurie, il sait pourquoi, on dirait qu'il est fier, c'est vrai qu'ils étaient beaux, aussi bien les gris comme le noir, il y avait toujours un noir, l'étalonnier le retient parce qu'il sort trop vite, il saque* sur la bride, on entend la gourmette du mors qui trincaille.

A peine arrivé à la jument il est, comment je dirais bien, déjà prêt, pari. Ça n'empêche que des fois il va rester un petit moment derrière elle à se demander si elle est en chaleur peut-être bien. Semble qu'il réfléchit et nous on attend. L'étalonnier lui fait signe par des petits coups sur la bride qu'il faut monter.

Et puis tout d'un coup il se dresse en hennissant et il retombe sur la jument. On la voit plier, elle, parce qu'ils sont lourds, ces machins-là, une tonne que disait le Pichot. Et lui, beau qu'il soit prêt, comme je disais, il ne trouve pas toujours à entrer, l'étalonnier tandis que d'une main il tient la bride, partie bien haut pour lui qui n'est pas grand, il se dépêche avec l'autre de couler l'étalon là où il faut.

Durant ce temps-là, le bonhomme tient sa jument par le bridon d'une main et de l'autre main la repousse à l'épaule pour ne pas qu'elle avance. Si ça ne s'arrangeait vraiment pas j'ai vu le Pichot se verser de l'huile à salade dans la main et la passer sur la verge, mais c'était rare. Bon, une fois en place, l'étalon prend son temps, le plus souvent il mord la crinière de la jument, ou il essaye, pour s'aider à tenir sur son dos.

Nous, les bonshommes, on ne dit rien mais on est à même de constater que la jument est saillie. Quand l'étalon se retire et tombe sur les quatre pattes, il se tourne déjà vers son écurie, pas besoin de lui dire, il retourne chez lui, ça ne l'intéresse plus.

Dans la journée, dès qu'il y a des juments qui arrivent, ils les voient, ceux dont la stalle est devant la porte de l'écurie, en tout cas ils les sentent, on les entend hennir, souvent même ils donnent des coups de pied dans leur porte. Là ils ont envie de sortir!